Éclats - Critique BD - #adg

Les histoires ayant comme thème la Deuxième Guerre mondiale se déroulent souvent du point de vue des Américains, des Français ou encore des Anglais. Les autres pays, qui ont participé souvent bien malgré eux à ce conflit meurtrier, sont rarement abordés dans les œuvres historiques. Pourtant, eux aussi ont souffert. Avec « Éclats », Erik de Graaf nous offre une incursion inédite aux Pays-Bas, pendant les premiers temps de cette horrible guerre.

Une drôle de rencontre 

Le 4 mai 1946, un an après l'armistice, Victor se promène dans un cimetière pour rendre hommage à un vieil ami, qui a perdu la vie durant la Seconde Guerre mondiale. Là, il y rencontre Esther. Les deux étaient amants et ont dû se séparer lorsque l'Allemagne a envahi les Pays-Bas, le 10 mai 1940.

Il faut dire que Victor avait été, au début de la guerre, mobilisé par son pays. Les Pays-Bas étaient neutres et désiraient préserver, voire protéger à tout prix, leur neutralité. Malheureusement, les Nazis n'ont pas vraiment respecté leur souhait, comme on le sait...

Les forces en présence étaient largement inégales. Les Néerlandais avaient beaucoup moins de chasseurs que l'armée allemande. On parlait également ici et là de sabotage. Bref, les Pays-Bas ont dû capituler assez rapidement.

À son retour du front, Victor cherche à revoir désespérément Esther. Sauf que celle-ci, sur la recommandation de son père, a fui le pays vers une destination que personne ne connaît. Déprimé d'avoir perdu son amoureuse et humilié d'avoir perdu la guerre contre les Allemands, Victor va se remettre en question et tenter d'aider son pays différemment.

Un portrait historique richement documenté

Comme le prouvent les dernières pages de l'album, qui regorgent d'éléments historiques, comme des photos et des documents de l'époque, Éclats s'inspire de faits qui ont réellement eu lieu. En effet, l'auteur y a inséré notamment quelques photographies de son grand-père et de sa grand-mère qui ont eu à accueillir des soldats néerlandais dans la maison de leur petit village.

De l'autre côté, même si la bande dessinée est plutôt longue (264 pages), elle ne se présente pas comme une œuvre historique lourde et ennuyeuse. En d'autres mots, il n'est pas nécessaire d'être un passionné d'histoire moderne pour apprécier cet ouvrage.

Car au-delà de l'importance historique, Éclats aborde des sujets puissants comme la perte temporaire d'un être aimé, la perte définitive d'un bon ami, l'humiliation ou encore la persévérance.

Il faut dire que la narration, d'une grande intelligence, y joue pour beaucoup. Erik de Graaf adopte ici le principe du retour en arrière. Ce n'est certes pas nouveau. Je ne vous apprends rien en vous disant que beaucoup de films, de livres ou même de bandes dessinées ont déjà, dans le passé, été construits de cette façon.

Cependant, l'auteur néerlandais va ici encore plus loin que la majorité des œuvres similaires. Il a eu la brillante idée d'intégrer deux niveaux de retours en arrière. En effet, l'action débute en 1946. Mais très rapidement, sous l'insistance d'Esther, le héros va raconter ce qui lui est arrivé quelques années auparavant. Quand ça arrive, les pages passent de la couleur à la sépia. Il peut également arriver que, pendant un retour en arrière, il se remémore des événements antérieurs, comme sa relation avec Esther. La sépia laisse alors sa place au noir et blanc. Pour faire simple, l'histoire se déroule sous trois « fronts »  : 1) en couleur; 2) en sépia; 3) en noir et blanc.

Ce procédé a déjà été vu au cinéma, mais dans le 9e art, c'est plutôt rare. Je me demande même pourquoi il n'y a pas plus d'auteurs qui utilisent cette technique pourtant simple, mais franchement efficace. Personnellement, dans quelques albums avec de multiples retours en arrière, j'avais souvent de la difficulté à m'y retrouver. Dans Éclats, ce n'est évidemment pas le cas. En fait, ça permet même au bédéiste de faire régulièrement des allers-retours entre le passé et le présent sans jamais perdre le lecteur.

En ce qui a trait au dessin, Éclats propose un style très sobre. Le trait est gras, mais précis. Il n'y a pas de violence gratuite, le sang ne coule pas à flots, et ce, même dans les quelques scènes de combat. En revanche, toute cette sobriété n'empêche pas au livre d'être rempli de détails. J'ai particulièrement aimé les uniformes des soldats et les armes utilisées.

La Pastèque est reconnue pour mettre un grand effort dans l'édition de ses livres. Ici, on peut dire que l'éditeur québécois s'est surpassé. Ce dernier a, en effet, décidé d'imprimer l'oeuvre sur du magnifique papier glacé, ce qui est assez inhabituel dans le monde de la bande dessinée (mais grandement apprécié).

Verdict

Éclats nous prouve que la Seconde Guerre mondiale a fait peut-être bien plus de victimes et de dommages collatéraux que l'on peut se l'imaginer. Elle a transformé à jamais la vie de millions de gens, et Erik de Graaf vient nous le rappeler avec sensibilité et intelligence.

 

Cote  : 4 étoiles sur 5

Source(s) image(s):
La Pasteque

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