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Reality check sur le fait de se mettre en shape

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07/04/2016, par Denis Pedneault, dans Vivre - Activité physique

Depuis quelques années on assiste à une véritable éclosion des films de super-héros et les acteurs mettent de plus en plus le paquet pour incarner leurs personnages et réaliser des transformations extrêmes. Évidemment, c’est ce qu’on souhaite voir et on ne s’attend à rien de moins en tant qu’amateur… Cependant cette fiction donne au conditionnement physique une image inexacte de ce qu’est la réalité, ou si vous préférez de ce que le commun des mortels peut penser être en mesure de réaliser.

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La semaine dernière je suis allé voir le nouveau film de Batman contre Superman. Ce film a entre autre beaucoup fait jaser en ce qui concerne les transformations physiques qu’ont dû réaliser les acteurs pour jouer leurs rôles respectifs, et comme dans tout bon film d’action on assiste à un moment donné à l’entraînement de Bruce Wayne.

Au cas où vous ne le saviez pas, Ben Affleck a dû réaliser un véritable tour de force pour ce rôle car le réalisateur voulait que Batman paraisse plus massif que Superman afin de rendre crédible l’idée qu’il puisse lui tenir tête. C’est d’ailleurs pour cette raison que les costumes de Batman sont aussi massifs en apparence. En fait, selon ce qu’on rapporte Ben aurait gagné plus de 20 livres en masse musculaire tout en abaissant son pourcentage de gras à 8% pour son rôle de Bruce Wayne. Il aurait atteint ce résultat incroyable en s’entraînant 5 à 6 jours par semaine à raison de 1h30 à 2h30 par jour et aurait ainsi atteint 228 livres à 6’3’’ et demi. Encore plus incroyable, parce qu’il avait peur de « gonfler » et de se rendre jusqu’à 250lbs, il ne se nourrissait que de blancs d'œufs, de gruau, de salade, de légumes et de protéines (poisson, poulet) pour être sûr d’atteindre 7.9% de gras corporel.

Autre le fait que ce résultat soit accompli en si peu de temps, alors que les adaptations à l’entraînement sont principalement neurologiques les premières semaines, le simple fait de dire qu’ils avaient peur qu’il soit « trop gros » devrait vous mettre la puce à l’oreille. Ça me fait toujours rire de voir comment les gens ont peur de gonfler simplement en touchant à des poids, comme si on parlait d’un virus ou d’une maladie contagieuse et qu’on se mettait automatiquement à enfler au simple contact du métal! En réalité, le corps n’encourage même pas l’anabolisme car pour lui, plus de muscle à porter signifie plus de bouches à nourrir alors que ses principaux buts sont la survie et l’économie d’énergie. Croyez-moi, c’est beaucoup plus complexe qu’on peut le croire d’augmenter significativement sa masse musculaire et ceux qui s’entraînent depuis longtemps le savent très bien.

Il est important de réaliser qu’on ne gagne pas 20 livres de masse musculaire pure comme ça « naturellement » en si peu de temps et surtout pas en restreignant ses calories. En fait il est extrêmement difficile de perdre (du gras) et de gagner (du muscle) en même temps de façon significative et rapide. Le plus dur des deux est de gagner du muscle car il faut créer un environnement anabolique (qui encourage la prise de poids) et plus on restreint les calories parce qu’on veut limiter la prise de gras et plus on nuit au processus. Normalement pour des résultats optimaux à court terme on choisit et on se concentre sur un des deux aspects ou sinon on se tourne vers un objectif à long terme… SAUF si on prend des « raccourcis » (et je ne parle pas ici de simples suppléments alimentaires) et c’est sur ce point précis (et pourtant capital) qu’on vous cache la vérité.

D’un autre côté, je peux vous dire de mon œil de professionnel qu’on a quelque peu « moussé » les chiffres car Ben, quoi que très en forme, ne ressemble pas du tout à un athlète de 230 livres à 8% de gras. Je le sais parce que même les culturistes qui utilisent des produits dopants ont de la difficulté à atteindre et maintenir ce niveau de condition. On peut faire dire tellement de choses à des calculs mathématiques en jouant avec les chiffres qu’il est difficile de résister à la tentation de les tourner à son avantage pour que ça « punch » encore plus et que les gens aient envie d’aller voir de quoi ça a l’air un Ben Affleck aussi impressionnant. En passant les tests de pourcentage de gras (autre que le scan médical) ont une marge d’erreur qui varie entre 2-3 pourcents alors imaginez la différence que ça peut faire.

Il faut aussi considérer que dans les films où on prévoit une scène en chest avec un acteur qui a dû passer par une transformation extrême, ce dernier n’hésitera certainement pas à se pomper avant de tourner la scène et qu’on fera tout ce qu’on peut pour que l'éclairage et le plan de vue favorisent son physique. Le reste du temps, le rembourrage et le préformage du costume font le travail. Seuls quelques cas d’exception, comme Ryan Reynolds dans Deadpool, ont moins besoin de moyens pour tricher (et pourtant il n’est pas si gros que ça) mais c’est justement le genre de gars qui se tient en forme et qui s’entraîne régulièrement.

Du côté de Henry Cavill, il a surtout maintenu sa condition en essayant surtout d’améliorer sa largeur d’épaule, passant de 190 à 200 livres pour une variation d’une dizaine de livres. Considérant la génétique visiblement plus avantageuse de Henry (qui fait 6’1’’), son bagage d'entraînement et son âge (Henry n’a que 32 ans tandis que Ben en a 43!!!), cela fait plus de sens à mes yeux mais cela ne veut pas dire que son résultat est plus « naturel » que Ben. Il serait même monté jusqu’à 220 livres pour redescendre à 202 livres pour le tournage afin d’être lui aussi autour de 8% de gras. Cela signifie qu'il aurait « virtuellement » gagné 12 livres de muscle par rapport au premier film : Man of steel.  

Ce que je veux que les gens comprennent ici c’est que ces gars-là vont prendre tous les moyens pour arriver à leurs fins et c’est normal c’est leur travail! Ni l’argent, ni la santé, ni le temps n’importent, il n’y a que le résultat final qui compte sinon vous n’avez tout simplement pas le job! Ce point aussi est très important. Je me souviens de Franco Columbu, le partenaire d’entraînement d’Arnold Schwarzenegger, qui parlait de son expérience lorsqu’on l’avait engagé pour mettre Sylvester Stallone en shape pour Rambo 2. Le producteur s’était alors présenté avec une photo d’un modèle tiré d’un magazine de Fitness en lui demandant « est-ce que Stallone peut ressembler à cela? ». En regardant la photo, Franco ne pu s’empêcher de dire « mais ça c’est beaucoup plus gros que ce que Stallone était dans Rambo 1 ». Le producteur acquiesça en disant qu’en effet le script demandait qu’il soit de 10-15 livres plus lourd tout en étant plus découpé. Franco dit alors « d’accord, combien de temps avons-nous? » et le producteur répliqua « 7 à 8 semaines! ». Franco répondit aussitôt « Wow, et que faisons-nous s’il n’y arrive pas? »… « On le fou à la porte! » répondit le producteur! Et on parle ici de Sylvester Stallone, un acteur reconnu pour être en excellente forme et qui ne pesait à l’époque même pas 200 livres! Imaginez maintenant la pression que subit un acteur qui doit littéralement transformer son physique… ils n’ont tout simplement pas de temps à perdre et ils n’ont surtout pas le droit à l’erreur!

J’ai abordé cet aspect et l’utilisation des drogues dans mes articles Comment savoir si une vedette musclée se drogue et Drogues et anabolisants un peu d’honnêteté s’il vous plaît. Et si vous pensez que j’exagère et que je prends trop à cœur la cause de l’entraînement et les drogues, je vous suggère fortement la lecture de mon article Les anabolisants un problème plus inquiétant qu’on le pense.

Quand on s’embarque dans des transformations extrêmes, il faut savoir que cela comporte des risques et on doit se demander ce qu’on est prêt à sacrifier pour y arriver… tout comme il faut se demander si ça en vaut la peine. Quand les gens viennent me voir pour que je les prépare pour un concours, je leur demande toujours s’ils sont prêts à vivre une véritable vie de moine pour les prochains mois, parce que c’est ce que ça prend pour arriver à atteindre ce genre d’objectif. Il faut aussi être en mesure de fournir l’argent, l’énergie et le temps nécessaires. J’ai parlé de ce genre de situation dans mon article Se servir d’un concours pour se mettre en shape.

Ceci dit, une autre chose qui me dérange, et c’est là où je voulais en venir avec cet article, c’est cette fameuse scène d’entraînement où on voit Bruce frapper, tirer et pousser des objets avec autant de vigueur que de désespoir ... En fait ce qui me dérange c'est qu'en plus de faire croire aux gens qu’il faut s'entraîner plus de deux heures par jour pour avoir un physique de super-héros en à peine quelques mois (et de laisser croire que c’est possible « naturellement »), on fasse la promotion de cette mode qui fait rage depuis quelques temps et qui confond « entraînement » et « défoulement ». Je suis désolé de vous décevoir mais ce n’est pas en tapant sur un pneu avec une mailloche ou en poussant un chariot rempli de poids qu’on gagne une vingtaine de livres de masse musculaire et certainement pas en se nourrissant de choux de Bruxelles, de chou-fleur et de brocoli! Sauf que pour les besoins du film, ça fesse bien plus comme image de voir Bruce varger de toutes ses forces pour montrer qu’il en veut à mourir à Superman que de le voir s’entraîner spécifiquement en hypertrophie avec de simples poids dans les mains... surtout qu’en plus le Cross-Fit est à la mode. Les gens ne réalisent pas qu’il faut être en forme pour pouvoir faire du Cross-Fit et non l’inverse (surtout si on veut éviter de se blesser). Il faut en effet faire attention avec ce genre d’entraînement et procéder intelligemment car cette discipline doit être considérée comme un véritable sport et les gens que vous voyez en super forme faire du Cross-Fit ont un talent et souvent un avantage génétique qui les sépare du reste du monde, comme c’est le cas dans tous les sports. Le problème c’est qu’en voyant une scène comme celle-là il est difficile pour celui qui n’y connait rien de ne pas tomber dans le panneau, et des gens qui se sont maganés de la sorte j’en vois malheureusement passer toutes les semaines! 

Attention je ne dis pas que ce genre d’exercice ne peut pas faire partie d’un programme de développement athlétique, tout comme Henry Cavill qui a incorporé des exercices de gymnastique dans son entraînement pour développer davantage ses épaules. Cependant il faut s’enlever de la tête que c’est comme ça qu’on se sculpte un physique de 220 livres en quelques mois. L’entraîneur d’Henry vantait d’ailleurs en entrevue ses prouesses sur le soulevé de terre et le squat avant ce qui montre bien qu’une bonne partie de son entraînement était basé sur des mouvements de base en culture physique.

À mon avis on aurait tout aussi bien pu au moins montrer Ben en train de faire ne serait-ce que quelques tractions à la barre, des développés ou des squats comme on voit Sylvester faire dans la série Rocky. Ce serait déjà plus représentatif et véridique…

Que ce soit aussi bien clair je n’enlève rien aux acteurs. Au contraire la prestation de Ben et Henry est bien la seule chose que j’aie apprécié du film qui respecte très peu la bande dessinée originale (et oui, je suis un fan de comics américains). Je leur lève donc mon chapeau pour tout ce qu’ils ont fait pour rendre justice à Batman et Superman… Ce que j’aimerais par contre, c’est plus d’honnêteté dans ce que les acteurs font réellement pour satisfaire notre attrait pour les physiques de super-héros, au lieu de nous présenter une version de la réalité qui peut avoir des conséquences néfastes sur la santé... j'espère seulement que ce petit reality check en aura éclairé et peut-être même sauvé quelques uns.

 

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À propos de l'auteur

Denis Pedneault
Denis Pedneault Je suis kinésiologue-kinésithérapeute et culturiste. Depuis plusieurs années, j’agis comme conseiller professionnel, auprès d’une vaste clientèle, en tout ce qui touche le domaine de la santé et du conditionnement physique. Enseignant à la Faculté d’éducation physique et sportive de l’Université de Sherbrooke, c’est avec passion que j’ai su me démarquer au fil des années, en approfondissant et en partageant mes connaissances dans des champs d’intérêt comme l’entraînement, la biomécanique fonctionnelle, la posture, les troubles musculosquelettiques (blessures), la nutrition de pointe et la culture physique. En tant qu’athlète, je pratique la culture physique « au naturel » depuis maintenant vingt ans. J'ai su faire ma marque sur la scène canadienne et internationale, en remportant quatre championnats nationaux et en représentant trois fois le Canada aux Championnats du monde de l’IFBB, où j'ai atteint le podium en 2009, en terminant quatrième. Ma plus grande fierté est surtout d’avoir remporté tous ces honneurs en concourant sans avoir recours à des substances illicites, quelque chose de malheureusement rare dans le domaine. J’ai toujours eu comme objectif personnel de redonner à cette discipline son lustre d’autrefois et de prouver qu’il est possible de la pratiquer de façon saine, tout en performant. Toute ma vie, je me suis fait un devoir de prêcher par l’exemple et selon moi, il n’y a pas meilleure méthode d’apprentissage que l’expérimentation (ou l’expérience) qui permet d’avancer, en mettant à l’épreuve la connaissance (qui doit précéder). Je crois d’ailleurs que c’est une des raisons qui inspirent la confiance et le respect que les gens me portent. C’est un peu ma façon de souligner l’importance du « savoir-être » et du « savoir-faire » en tant que professionnel. J’irais même jusqu’à appeler cela, être « authentique »! C’est en tant que kinésiologue-kinésithérapeute autonome que je travaille chez Excellence Fitness de Sherbrooke comme entraîneur, thérapeute et consultant.