Un mystère persiste chez les historiens ainsi que les anthropologues: le chaînon manquant. Cette pièce importante de l'histoire de l'évolution humaine nous échappe encore, obsédant certains à trouver quel lien il manque entre le singe et l'homme comme nous le connaissons. Or, l'histoire est truffée d'exemples farfelus concernant ce fameux chaînon manquant, dont le triste et pathétique récit de l'esclave Ota Benga que voici.

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À la recherche de bêtes humaines africaines

Pour connaître l'histoire d'Ota Benga, il faut quelque peu s'intéresser à celle du Congo. À la fin du 19e siècle, le Congo était sous domination belge et sous le contrôle du roi Leopold II. En outre, cet État d'Afrique était peuplé par différentes tribus primitives, dont les Mbuti. Celle-ci vivait principalement de la chasse et ses membres se logeaient dans des huttes rudimentaires.

Ota Benga était un robuste chasseur du clan Mbuti. Un jour, parti à la chasse comme à son habitude, il revient vers son village et est frappé d'horreur. La Force République, l'armée du roi Leopold II envoyée au Congo pour tenir en laisse les tribus primitives présentes sur le territoire et veillant à la récolte du caoutchouc, a massacré les proches de Benga. Son village est rasé et sa femme ainsi que ses deux enfants sont sauvagement assassinés.

Benga n'a pas beaucoup de temps pour vivre son deuil. Rapidement, il est capturé par des esclavagistes qui le mettent en vente au profit de riches hommes d'affaires. En visite en Afrique, l'entrepreneur et explorateur américain Samuel Phillips Verner aperçoit Benga et s'en porte acquéreur. Prix déboursé: un simple morceau de tissu et une livre de sel !

Lors de son expédition en Afrique, Verner a un but bien précis: ramener en Amérique du Nord des pygmées afin qu'ils soient exposés dans le cadre du St. Louis World Fair, une exposition anthropologique au sein de laquelle le scientifique W.J. McGee désire démontrer l'évolution de la race humaine à travers une variété de races. À l'aide d'êtres vivants, on veut ainsi démontrer comment la race humaine a progressé jusqu'à l'apparition de l'homme blanc, jugé à ce moment comme étant la race supérieure.

Même si cela peut paraître épouvantable, Benga et Verner se lieront d'amitié. Sur le chemin du retour, Verner tente sans succès de recruter d'autres pygmées. Ces derniers n'ont aucune confiance envers les hommes blancs en raison des abus perpétrés par les forces du roi Leopold II. Or, Benga commencera à parler aux villageois dans leur langue natal. Il leur affirmera que Verner lui a sauvé la vie et que l'Amérique du Nord telle que décrite par l'explorateur semble fascinante. De cette façon, Benga parviendra à convaincre quatre hommes de les suivre.

 

L'arrivée en Amérique du Nord et l'exposition des sauvages

Le groupe de Verner, composé de pygmées ainsi que d'autres Africains, arrive au Missouri en 1904. Cependant, Verner n'est pas avec eux. Atteint de malaria, l'entrepreneur doit demeurer alité sous peine de mourir.

Les Africains sont rapidement placés au centre du St. Louis World Fair. La couleur de leur peau, leurs vêtements rustiques de même que leurs traits attirent la curiosité des visiteurs. Rapidement, Benga se distingue en raison de son charisme de même que certaines de ses caractéristiques physiques. Ses dents, finement taillées en pointes dans sa jeunesse lors d'un rituel, fascinent le public. Un journaliste écrira d'ailleurs que la simple vue des dents de Benga vaut les cinq sous demandés pour voir ce pygmée venu d'Afrique !

Un mois plus tard, Verner est de retour sur pied et se rend à l'exposition. Ce qu'il y voit ne lui plaît pas du tout. Il se rend compte que les Africains sont davantage des esclaves que des comédiens. La foire scientifique devient vite une foire tout court où on dépeint les Africains comme des sauvages sans aucune culture ni façon de vivre.

Néanmoins, cela ne semble pas importuner plus qu'il ne le faut Benga et ses compatriotes. Ils se plaisent à recréer des rituels et des scènes de combat. D'ailleurs, Benga obtiendra l'admiration d'un chef amérindien qui lui donnera l'une de ses précieuses têtes de flèches tandis que Verner recevra une médaille d'or anthropologique pour ses efforts globaux.

 

Le monstre du zoo du Bronx

Après la fin de l'exposition, Benga retourne avec Verner en Afrique, question d'aller reconduire les autres Africains chez eux. Benga accompagne l'entrepreneur dans ses expéditions et se marie une seconde fois avec une femme du clan Batwa. Le mariage sera de courte durée puisque sa femme mourra d'une morsure de serpent. Quant au clan Batwa, il n'apprécie pas la proximité de Benga avec Verner. Le Congolais sera ostracisé et sera ainsi forcé de retourner en Amérique du Nord avec Verner.

Le duo se rend à New York et Verner parvient à conclure une entente avec le curateur du Musée d'Histoire Naturelle de la ville pour que Benga loge dans une petite pièce vide du musée. Or, le curateur voit en Benga une occasion pour générer des profits. Il expose l'Africain aux yeux des visiteurs, ce qui n'est pas sans déplaire à ce dernier.

Néanmoins, au bout d'un certain temps, l'humeur de Benga devient de plus en plus dépressive. Il s'ennuie de son pays natal et désire y retourner. À un certain moment, alors que les badauds affluent au musée, Benga tente de s'échapper en se fondant dans la foule. Puis, à une autre occasion, on demande à Benga de s'asseoir aux côtés de la femme d'un généreux donateur. L'Africain feint de comprendre et lance plutôt sa propre chaise à travers la pièce, ratant le crâne de la femme de justesse. Benga manifeste ainsi sa dépression et, surtout, son désir de fuir cet environnement qu'il aimait pourtant bien à la base.

En 1906, Verner reprend Benga et lui trouve une nouvelle demeure. Or, ce sera une autre dure épreuve pour le pauvre Mbuti. En effet, Benga est logé au musée du Bronx, où on lui permet de se promener librement. Il aime particulièrement aller dans l'enclos des singes et se lie d'amitié avec un orang-outang à qui on a appris à effectuer différents tours. C'est à ce moment que Benga ne sera plus vu comme un sauvage, mais bien un animal.

Les administrateurs du zoo encouragent Benga à demeurer avec le singe, à installer son hamac dans l'enclos des primates et même à tirer à l'arc dans l'endroit réservé aux singes. Rapidement, les directeurs du zoo installent une pancarte sur laquelle on peut lire une description de Benga aux côtés de celles des singes. Benga est ainsi exposé comme étant un singe évolué, une sorte de monstre à mi-chemin entre l'animal et l'homme moderne, et ce au plus grand plaisir des visiteurs du zoo.

La nouvelle de la présence de Benga se propage très rapidement et attire l'attention du clergé afro-américain. Le révérend James H. Gordon proteste vivement contre la présence de Benga dans cette cage du zoo et déplore le fait qu'un Africain soit ainsi démontré comme un animal. Pourtant, cela n'empêchera pas plusieurs de rétorquer que la place de ce pygmée est dans un zoo et non un endroit public civilisé comme une école. En réponse au révérend Gordon, un éditorialiste du New York Times écrira même que l'empathie ressentie envers Benga est illusoire, que les pygmées sont une race inférieure et que même s'il était éduqué, il serait surprenant que Benga puisse retirer un quelconque bénéfice d'une éducation en raison de sa place sur l'échelle de l'évolution humaine !

La controverse liée à Benga aura heureusement réussi à provoquer des choses. Le New York Times finira par déplorer le traitement qui lui est réservé et indiquera qu'il est inconcevable qu'une société civilisée envoie des missionnaires en Afrique pour éduquer des Africains et qu'on en ramène certains pour les brutaliser. Quant à eux, les responsables du zoo du Bronx permettront de nouveau à Benga de se promener librement sur le site et finiront éventuellement par le libérer devant les réactions hostiles et racistes qu'auront les gens à son endroit.

 

La mort tragique de Benga

Vers la fin de 1906, Benga est placé sous la tutelle du révérend Gordon. Il est envoyé dans un orphelinat supervisé par le révérend, mais encaissera pendant des années le mépris de la population. Benga est vu comme un sauvage, un monstre qui ne devrait pas avoir le même statut que n'importe quel homme de ce monde.

Soucieux de son bien-être, le révérend Gordon envoie Benga en Virginie pour qu'il y vive avec la famille McGray. Afin de faciliter son inclusion dans la société, on camoufle ses dents pointues et on l'habille avec des vêtements normaux. Benga approfondit ses connaissances de l'anglais et fréquente même l'école élémentaire en vue de recevoir une bonne éducation.

Convaincu que sa maîtrise de l'anglais est suffisante, Benga abandonne ses études et commence à travailler dans une usine de tabac. Il se démarque du lot en raison de ses aptitudes physiques lui permettant de grimper aux arbres pour cueillir les feuilles de tabac sans avoir besoin d'une échelle. Il se lie aussi d'amitié avec ses collègues, qui lui offrent des sandwiches ainsi que de la root beer en échange de l'un de ses nombreux récits de vie.

Malgré les apparences, Benga n'est pas si heureux. Il a encore ce mal de vivre en Amérique et veut retourner en Afrique. Il planifie le retour dans son pays natal lorsque, en 1914, la Première Guerre Mondiale éclate. Dès lors, les transports de passagers par la mer, jugés trop dangereux, sont interdits.

L'espoir de Benga de retourner d'où il vient s'effondre. La dépression le gagne une fois de plus et il sait pertinemment qu'il ne pourra pas retourner en Afrique à court terme, voire même un jour. Le 20 mars 1916, à l'âge de 32 ans, Ota Benga vole un pistolet, fabrique un feu de rituel, enlève les implants camouflant ses dents et se tire une balle en pleine poitrine. Il meurt sur le coup. On enterre son corps et on pose une pierre tombale anonyme sur le dessus. Les restes de Benga disparaîtront sans qu'on sache véritablement pourquoi et ne seront jamais retrouvés.

La triste histoire d'Ota Benga démontre que le racisme a mené à des gestes barbares et cruels ayant détruit des vies de façon directe et indirecte. Or, ce récit m'a aussi amené à faire un lien avec la vie extra-terrestre. Comment ? Eh bien, à une époque où on recherche plus que jamais la vie sur d'autres planètes, s'il fallait effectivement en trouver et que nous ayons l'impression que nous pourrions la dominer, comment la traiterons-nous ? Serons-nous respectueux ou, comme Ota Benga, chercherons-nous davantage à l'exposer et à la juger plutôt que de la comprendre avec respect ?

 

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Source(s) image(s):
The Bowery Boys
The Guardian
Peace Ben Williams

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