BORNES ÉLECTRIQUES

L'utopie est de loin, de par son sens littéraire, la plus belle et noble création de l'Homme. Elle vous lance dans cet univers irrationnel volatile où la raison fusionne le rêve et où l'impossibilité rencontre l'antonyme de son essence. C'est dès lors la genèse des plus grandes idées qui s'en découle. Sans utopie, l'Homme n'aurait pas été l'homme qui l'a été. Qu'elle ait nourrit le rêve ou la désillusion, elle a revitalisé le génie humain et a entretenue ses aspirations. Sans utopie, l'Homme n'est que l'ombre de lui-même. Sans utopie, L'Homme, dans sa globalité, est devenu ce qu'il est aujourd'hui: un cancre de la nouveauté, involontairement xénophobe de sa destinée.

Mais faut-il encore le rationnel pour rééquilibrer le délire fou de l'irrationnel, me dirons les plus sceptiques. Et ils sont bien loin d'avoir tort. D'ailleurs, Karl Marx en fait une vive critique dans le Manifeste du Parti communiste de 1848. Il serait bien dupe de prétendre que vivre uniquement d'utopie fera de nous des hommes meilleurs, des hommes plus grands. Au contraire, si l'utopie est d'une utilité strictement unidimensionnelle, dans ce sens où elle est utilisé comme une fin et non un moyen, elle sera aussi, sinon plus, fatale que le plus grand conservatisme. Et c'est bien pour cela que l'idéologue et le pragmatique existent; le premier vous émerveille, tandis que le second vous habilite à atteindre cet idéal. Évidemment, l'un ne peut exister sans l'autre, et c'est bien là la beauté de cette chose; sans cela, les idéaux perdent systématiquement de leur rigueur et de leur grandeur!
 
Mais force est d'admettre que l'heure porte à son paroxysme; nous sommes devenus, par le temps, victimes d'un intégrisme rationnel barbare. Les peuples n'osent plus lutter par convictions, ils préfèrent les rêver et se dirent qu'ils sont bons, qu'ils sont Grands.   
 
Les chiens de l'ingénuité

L'Homme n'a plus les aspirations et les espoirs convaincus et convaincants d'antan. Nous vivons que de présent en appréhendant quantitativement le futur, sans nous soucier des erreurs et des bons coups du passé. Ainsi, nous avons perdu les repères culturels de notre entité et nous avons, du coup, oublié l'importance de reconnaître nos fautes, nos erreurs, afin de les appréhender et de les éviter à l'avenir. Nous en retrouvons des exemples frappants dans plusieurs de nos institutions; vous n'avez qu'à regarder les crises économiques et environnementales qui se répètent année après année. Le monde politique en est une cause fondamentale. J'y reviendrai.
 
Il est apparent que nous ayons d'autres choses à faire que d'imaginer le monde autrement, et c'est bien dommage. Ce n'est certainement pas en s'isolant sous la caverne préhistorique du monde politique et économique que l'on connaîtra un monde avec moins d'injustice, de pauvreté, où il fait bon vivre. Il est donc essentiel pour nous, aujourd'hui, que l'on repère ces vieilles mœurs vicieuses pour que l'on puisse les corriger par la suite.

Pour que l'on puisse connaître où l'on va ne faut-il pas au minimum connaître d'où l'on vient ?   
 
Par le progrès, qu'il eût été technique ou scientifique, nous sommes devenus – à tout le moins, nos esprits – victimes d'une commodité triomphante. Cette transition entre le monde de la survivance et de l'acquis a été l'un des éléments déclencheurs qui ont mené à notre désintérêt du monde et à notre désir de vouloir en changer quelque chose. Mais mon intention ici est bien loin de la critique du progrès bien évidemment, puisqu'il a été rarement dans ce monde d'une chose aussi formidable. Ce progrès nous a permis de mieux vivre, du moins a une grande minorité et, ainsi, nous avons pu regarder le monde autrement, en amont, de façon à comprendre ce qui fonctionne de ce qui ne fonctionne pas et d'en apporter les correctifs nécessaires. Le fait est que, une toute petite classe sociale s'est emparée du pouvoir et s'est permis, par fausse croyance légitime, à en appliquer les correctifs. Résultat: ce sont ces mêmes personnes qui en profitent aujourd'hui. Les grands banquiers en sont un exemple parmi tant d'autres. Dès lors, lorsque quelques chiens ingénus ont l'audace de critiquer l'incohérence des systèmes – économiques ou politiques par exemple –  et des problèmes fondamentaux qui s'en découlent, de façon à en changer les règles qui les régissent, on leur met une laisse au cou en leur disant qu'ils ne doivent surtout pas bouleverser quelque chose qui existe depuis si longtemps. Au printemps dernier, les étudiants y ont goûté à coup de matraque.
 
Imaginez si l'on change ce qui ne fonctionne pas bien pour une autre chose qui fonctionne encore moins bien. Eh bien, je dirais que cette peur de l'échec est quelque chose comme destructrice. À vrai dire, nous sommes tellement bien dans nos petites vies!
 
Et si l'on parlait de politique… et de dinosaures

Tout d'abord, rappelons-nous quelques faits. Le 20 novembre dernier le ministre des Finances Nicolas Marceau, déposait le premier budget du gouvernement péquiste. Un budget, somme toute, très controversé.
 
Après une longue et rude campagne électorale, le Parti québécois (PQ) avait érigé une plate-forme très respectable; autant sur le plan économique qu'environnemental. Que ce soit par l'instauration d'un régime de redevances sur les hydrocarbures et les minières ou bien les intentions de réduction de 25 % des émissions de gaz à effet de serre d'ici 2020, le PQ semblait avoir des objectifs ambitieux, mais certes, bien réalisables. Or, la surprise était bien moins reluisante qu'attendu. C'est du moins ce que l'on puisse dire. 
 
Ce 20 novembre dernier, le PQ nous a plutôt laissé un goût amer en bouche. Après tant de promesses, tant d'espoirs et tant de convictions politiques, c'est une faible et odieuse réplique du Parti libéral à quoi nous avons eu droit. Bien sûr, le fait que le PQ dirige un gouvernement minoritaire peut en être une cause élémentaire, mais ne peut en justifier sa paresse politique. Cependant, la question en n'est pas là, et le fait n'est pas que le PQ ait reprit de vieilles théories libérales – car cela porte très peu d'importance –, mais bien plus la façon dont le PQ a repris ces vieilles théories. Sous les menaces piteuses d'une opposition elle-même craintive de retomber en élection, le PQ s'est laissé choir sur l'arène des dinosaures politiques. Une arène bien connue des vieux partis…
 
Et pour revenir à l'utopie, nous en avons l'exemple de la désillusion parfaite. L'erreur fatale du PQ a été la suivante: annoncé des intentions de réduction de 25 % des émissions de gaz à effet de serre d'ici 2020 sans même ne prendre aucun engagement et aucune réelle action en plus d'aucune contribution dans le budget Marceau. Ceci est une réelle illusion utopique. Aucun moyen n'en justifie sa fin, et c'est bien là l'erreur la plus grave.      
 
Mais ne vous en faites pas, les dinosaures politiques sont en voie d'extinction.  
 
Nous sommes quelque chose comme un grand peuple

Mais devons-nous être pessimistes? Je crains bien que non.
Au printemps dernier, nous avons vu des jeunes se lever. Que vous fussiez d'accord ou non, ils étaient par milliers dans les rues pour défendre leurs idéologies. Ils avaient non seulement de brillants leaders, mais des militants aux convictions défendables et défendues. L'opposition y a goûté d'ailleurs – demander au Parti libéral, ils vous répondront.
 
C'est dès lors que lorsque l'Homme se lève et lutte qu'il peut s'accomplir. Somme toute, certains partis politiques préfèrent y aller d'une voie plus docile, moins criarde, moins blessante. Le PQ avait les armes et les outils pour réussir, mais il n'a pas osé les utiliser – ou du moins, les a utilisés très mal – parce que la terre entière sait qu'aller à la guerre ça fait mal. Ironiquement, la terre entière sait aussi que c'est drôlement payant par moment. Les étudiants en savent quelque chose.
 
Plutôt que de regarder l'utilité d'un outil, nous avons développé ce mauvais réflexe à en regarder la forme, et c'est bien malheureux puisqu'un marteau ne peut définitivement faire le travail minutieux et organisé du tournevis. Aujourd'hui, les outils sont mal employés. Et aujourd'hui, le marteau a, de toute évidence, plus d'importance que le tournevis. On y gagne du temps, mais les résultats peuvent en être très décevants…
 
Et René Lévesque qui disait que nous étions «peut-être quelque chose comme un grand peuple». Ils n'avaient certainement pas tort. Mais aujourd'hui serait-il possible que l'on enlève le «peut-être» de cette phrase. Serait-il temps pour nous de comprendre et de prendre conscience que nous sommes un Grand peuple formé de Grands hommes?
 
Parce que lorsque les Grands tombent, ils tombent de haut… et ça fait mal!

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