Mardi après-midi, juste après l'entraînement du CH à Brossard, l'accès au vestiaire, à la salle de presse et au « building » au complet m'ayant été refusé, j'ai décidé d'attendre en catimini la sortie des joueurs. Alors que je les vois sortir et que je m'apprête à leur poser une ou deux questions avant que le garde de sécurité me plaque au sol, j'aperçois Jarred Tinordi ouvrir le coffre de son auto pour mettre sa poche de hockey tout en jasant avec Emelin sur l'art de la mise en échec au milieu de la glace. Subtilement, je me glisse à l'intérieur juste avant qu'il ne ferme le tout sans regarder. J'étais fier de moi, mais j'ai regretté mon geste...

La voiture de Jarred est arrêtée depuis un bon moment. Je réalise alors qu'il n'a pas de siège rabattable et que je suis pogné là. Puis, j'entends le cliquetis d'un set de clés juste avant d'en entendre une entrer dans la serrure. La surprise fut totale.  


- Euh... bonjour Jarred! Gaël Corboz d'Affairesdegars.com. As-tu deux minutes? dis-je en sortant mon calepin.

Jarred lâche ses sacs d'épicerie et me sort du coffre avec une seule main pour m'immobiliser sur le sol, ce qui écrase les paquets de yogourt en rabais. Il me regarde droit dans les yeux. Il bave. J'ai peur.

- Qu'est-ce que tu fais là, le malade? C'pas une entrevue que j'vais te donner, c't'une fracture d'la mâchoire!
- Non! NON! Fais-moi pas mal! Pitié!  

J'essaie de me déprendre, mais ses 220 lb de jeune homme en santé ne bougent pas d'un poil.  

- Tu restes là! J'appelle la police!
- Non, pas la police! Écoute j'm'excuse, je ne l'ferai plus. J'ai une femme et des enfants! Laisse-moi m'en aller!
- EILLE!

Je me tais. Le yogourt vient d'atteindre mon dos après avoir traversé mon coton ouaté des Expos et mon t-shirt du Manic de Montréal. Jarred semble réfléchir à quelque chose.  

- Ok. Je ne vais pas appeler la police... mais j'te kidnappe.
- Quoi?
- J'vais au Ikea pis j'ai besoin que quelqu'un me dise quoi acheter pour mon futur condo. Vu que je n'ai jamais habité tout seul, pis que je ne sais pas trop quoi prendre, tu vas m'aider. T'as une femme, faque t'es déjà allé, faque tu sais comment ça marche.
- ... T'es pas sérieux, là?
- Oh! que oui!
- Non. NON! Pas du magasinage pour un premier appart chez Ikea! Ça va prendre 5 heures faire le tour! T'es pas correct! Appelle la police à place!
- TA BOÎTE! Pis embarque dans le char.

Nous sommes donc allés au Ikea; 4 h 28 min à me faire demander : « Ça, j'en ai-tu besoin? Pis ça? À quoi ça sert ça? Comment ça que c'pas des vraies TV? Un futon, c'tu un sofa ou un lit? Combien de filles rentrent dans ce lit-là tu penses?... ». L'horreur. Nous sommes sortis avec une facture de 5 430,75 $ de marchandise, livrée le soir même à son nouveau domicile de l'Île-des-Soeurs.  

- Bon, ben j'pense qu'on est quittes là.  
- Pas encore.
- Quoi? Le deal c'tait...
- C'est MOI qui décide c'est quoi le deal. Là, tu viens chez nous... pis tu vas monter toutes mes affaires. À SOIR!
- ... non ... NON!
- Rembarque dans le char.

Le soleil s'est levé alors que je terminais de monter la dernière chaise de cuisine de style STYÜSFHG. Jarred ne m'a pas quitté de la nuit, me donnant du Red Bull quand je m'endormais et me consolant quand je pleurais. J'ai une clé Allen imprimée dans la main droite et un goût de mélamine dans la bouche.  

- C'est bon, tu peux aller te coucher, me dit Jarred d'un air satisfait.  

Je viens pour sortir, mais il me bloque le passage.  

- Qu'est-ce que tu fais? Je t'ai dit d'aller te coucher, pas de rentrer chez vous.
- ... mais je viens de finir...
- On va aux pommes tantôt. Tu vas charrier les sacs pis tu vas faire des tartes à soir.

Source photo : exruefrontenac.com

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