BORNES ÉLECTRIQUES

Dans le domaine du cinéma québécois, peu de cinéastes peuvent s’offrir le luxe d’aller tourner en région. C’est pourtant ce qu’a voulu faire Éric Morin avec son premier long métrage de fiction « Chasse au Godard d'Abbittibbi » qu’il a tourné en entier à Rouyn-Noranda et ses environs l'hiver dernier.

Partir ou rester?

L’action se déroule en 1968, à Rouyn-Noranda. C’est l’hiver. Il y a de la neige partout et voilà maintenant quelque temps que le mercure descend sous zéro. Noël est dans quelques jours. Dehors, on n'entend souvent que le souffle du vent. La région, qui vit principalement de l’exploitation minière et forestière, semble peu se soucier des grands bouleversements qui secouent plusieurs régions du monde. Cela est toutefois sur le point de changer.

Un grand cinéaste français de réputation internationale vient d’arriver à Rouyn-Noranda avec une petite équipe. Il espère pouvoir y mener des expériences politiques et télévisuelles. Son arrivée dans la ville crée rapidement des remous. Désirant s’impliquer, Michel (Alexandre Castonguay) et sa copine Marie (Sophie Desmarais) décident d’aider Paul (Martin Dubreuil), un Montréalais qui accompagne l’équipe française, à réaliser un documentaire visant à donner la parole au peuple. En revanche, cette expérience laissera des marques profondes et leur fera prendre conscience d’une chose ou deux.

Historique et actuel

Même si Chasse au Godard d'Abbittibbi se passe il y a de cela plus de 40 ans, il aborde des thèmes qui sont encore d’actualité. L’expérience vécue par Marie l’amènera à se demander ce qu’elle veut faire plus tard. Souhaite-t-elle rester dans sa région natale et faire ce que la plupart des femmes ont fait avant elle, c’est-à-dire être mère au foyer, ou bien préfère-t-elle aller vers le centre et tenter une autre vie? Cette remise en question fondamentale est à peine perceptible dans le récit, mais existe bel et bien.

Toutefois, le long métrage d’Éric Morin n’est pas seulement une œuvre qui traite de l’attrait de la ville pour les habitants des régions. À l’instar d’un documentaire, il dresse un portrait sociologique, voire historique de Rouyn-Noranda et, par ricochet, de beaucoup de villes forestières ou minières de l’époque.

Les exclus parlent

Pendant leur reportage, les trois amis, Michel, Marie et Paul, vont interviewer toutes sortes de personnes que l’on n’a pas forcément l’habitude d’entendre à la télévision. En plus des cégépiens, ils vont s’entretenir avec des mineurs, des bûcherons et les femmes de ceux-ci, qui, bien souvent, sont des femmes au foyer, lesquelles s'occupent des enfants et préparent les repas. Ces scènes sont souvent présentées en noir et blanc puisqu’elles ont été captées avec la caméra du trio.

Les témoignages livrés par tous ces gens nous apparaissent réellement sincères. Les questions posées sont souvent percutantes, alors que leurs réponses sont plus qu’intéressantes, tout comme leurs réactions qui valent souvent leur pesant d'or.

La mise en scène est, quant à elle, souvent discrète. Ainsi, on sent que le réalisateur n’a pas voulu tout contrôler lors du tournage. Il a fait confiance à ses comédiens (les rôles principaux comme les seconds rôles). Nous sommes tentés de dire qu’il a bien fait. Un encadrement plus rigoureux n'aurait certainement pas donné le même résultat et aurait probablement nuit au film. 

Certains pourraient cependant reprocher au film de manquer parfois de vigueur en restant trop souvent dans le non-dit quand il s’agit d’exprimer les émotions (peine, colère, joie, etc.) que ressentent les personnages.  

Verdict

Portrait intéressant des régions à la fin des années 1960, Chasse au Godard d'Abbittibbi est un premier essai fort convaincant pour Éric Morin. Il impose déjà son style bien à lui, que nous ne pouvons nous empêcher d’aimer. Nous avons déjà hâte de voir son second long métrage!

Cote : 3 étoiles sur 5

Source image : FunFilm Distribution

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