BORNES ÉLECTRIQUES

Feu Hiroshi Yamauchi a réussi tout un exploit : prendre une compagnie de jeux de cartes et en faire l’une des figures emblématiques du jeu vidéo. Cette compagnie s’appelle Nintendo. Au fil des ans, elle a connu des moments de gloire tout comme des creux de vague importants comme en ce moment alors que la firme japonaise n’atteindra pas les objectifs fiscaux qu’elle s’était fixée. Ces moments difficiles peuvent-ils être les conséquences de la mauvaise gestion des têtes dirigeantes?

Mario a de quoi vouloir baisser sa casquette

Mario n’a pas de quoi sourire en ce moment. Nintendo n’a pas que révisé à la baisse ses prévisions, elle a carrément annoncé qu’elle prévoit encaisser des pertes de 240 millions de dollars alors que, dans ses premières estimations, elle prévoyait plutôt engranger des profits de 530 millions. Pourquoi? Parce que les ventes de la Wii U ne sont pas au rendez-vous. Alors qu’elle prévoyait en vendre 9 millions d’ici le 31 mars 2014, les prévisions ont été abaissées à 2,8 millions. La parution de Super Mario 3D World a semblé aider durant le temps des Fêtes, mais assurément pas assez.

Par ailleurs, même si elle continue de bien faire, les ventes de la Nintendo 3DS ne sont pas aussi élevées que prévu à l’extérieur du Japon, de sorte que Nintendo prévoit en écouler 13,5 millions d’unités plutôt que 18 millions. Même les ventes de jeux portables ont été revues à la baisse, passant de 80 à 66 millions. Bref, ce n’est pas rose et l’action de Nintendo en a souffert, plongeant de plus de 18 % à la suite de ces prévisions très peu reluisantes.

Évidemment, quand les résultats sont aussi décevants, on vise les dirigeants. Dans le cas de Nintendo, c’est la tête de Satoru Iwata que l’on met sur le billot, la gestion du président de l’entreprise ne faisant pas l’unanimité depuis sa nomination en 2002. Si Iwata est un homme beaucoup plus accessible et bien moins austère que ne l’était Yamauchi, on lui reproche un manque de vision et d’adaptation par rapport au marché actuel. C’est probablement là le cœur des difficultés que vit Nintendo et pourquoi les consommateurs sont frileux envers les machines de la compagnie, du moins au niveau des consoles de salon.

Une gestion en deux temps

La gestion de Satoru Iwata depuis sa prise de pouvoir peut être définie en deux temps. Premièrement, comme je l’ai expliqué dans un article précédent, Iwata a voulu se rapprocher des consommateurs en utilisant différentes stratégies. En outre, Nintendo a étendu ses bornes d’essai dans les lieux publics afin qu’un maximum de joueurs puissent essayer ses jeux et ses consoles. À l’époque de la Wii, il n’était pas rare de voir des démonstrations en plein cœur des centres d’achats. De plus, Nintendo a pris la décision de ne plus faire de grandes conférences de presse où les seuls invités sont les journalistes. On a plutôt opté pour les présentations en ligne Nintendo Direct, format plus intimiste où les employés de Nintendo (dont Iwata) vous interpellent directement avec de nouvelles annonces. Ce sont d’excellents coups pour aller chercher les consommateurs en leur parlant directement.

Puis, vous avez l’autre côté, plus sombre, moins reluisant. C’est celui qui démontre que Nintendo a énormément de difficulté à s’adapter aux réalités du jeu vidéo d’aujourd’hui. Vieille compagnie, Nintendo continue de se vautrer dans des traditions désuètes en n’embrassant pas les innovations et les méthodes de jeu modernes.

Nintendo doit s’adapter à la réalité en attaquant certains points

Dans une lettre ouverte à Nintendo avec laquelle je suis en accord, mon collègue Maxime Tremblay a bien illustré de nombreux exemples démontrant ce manque d’adaptabilité chez Nintendo et comment elle pourrait remédier à la situation. Pour ma part, voici les points majeurs sur lesquels Nintendo doit se pencher afin d’arriver dans la réalité du 21e siècle :

- Le jeu en ligne, que Nintendo a incorporé dans certains jeux, mais qu’elle continue de bouder afin de privilégier le plaisir local. C’est vrai que rien ne peut battre le plaisir de jouer avec des amis ou sa famille dans la même pièce, mais ce n’est pas toujours possible de le faire et devoir attendre d’être réunis alors que l’on pourrait avoir l’occasion de partager de beaux moments de plaisir en jouant en ligne à n’importe quel jeu même si des milles nous séparent peut être frustrant. Je ne suis pas un adepte du jeu en ligne, mais je suis totalement conscient de son importance dans la commercialisation et le succès d’un jeu actuel lorsque, évidemment, on propose de solides modes multijoueur.

- Le fait que Nintendo soit cataloguée comme une compagnie de jeux pour enfants. Plutôt que de chercher à briser cette image, Nintendo y trouve un certain réconfort, attirant les joueurs parce que ses jeux sont sympathiques et jolis. Même si a elle mis sur le marché des jeux pour des joueurs plus âgés et qu’elle a conclu des ententes de distribution pour d’autres titres pour ce même public, les jeux conçus pour des joueurs plus vieux de Nintendo sont écrasés sous la masse des jeux pour tous. Pourtant, le potentiel de certaines franchises de Nintendo est énorme pour créer des jeux plus matures. Certes, il y a Zelda et Metroid, mais imaginez un jeu de plates-formes de Mario où il y aurait une réelle évolution du personnage, où des habiletés seraient acquises au fil du jeu et où on aurait l’impression d’évoluer en même temps que Mario à l’aide de multiples capacités améliorables qui pourraient, évidemment, servir à compléter des casse-tête. Ah, et les Goombas pourraient prendre en feu afin de se transformer en champignons grillés, qui sait? Je bave devant une telle idée!

- L’absence de Succès ou Trophées. Je sais qu’ils ne font pas l’unanimité, mais on ne peut nier qu’ils sont extrêmement populaires auprès des joueurs et qu’ils sont maintenant une partie intégrale du jeu vidéo moderne. Nintendo continue de nier leur importance en prétextant qu’elle ne veut pas donner d’obligations aux joueurs pour jouer. Pourtant, rien n’oblige à récolter des Succès ou Trophées, il s’agit simplement d’un système dont l’ajout ne pourrait pas nuire. Imaginez si, en plus, Nintendo devançait Microsoft et Sony en offrant des récompenses réelles pour l’obtention de certains Succès, dont des points sur le Club Nintendo!

- L’absence d’une présence sur les plates-formes mobiles. On pourrait y voir une façon de se tirer dans le pied parce que Nintendo a une console portable sur le marché, mais nul ne peut nier que les plates-formes mobiles sont, aujourd’hui, extrêmement importantes dans le jeu vidéo. Comme Microsoft et Sony, Nintendo pourrait les utiliser pour populariser des jeux importants offerts sur ses consoles, un peu comme Ubisoft l’a fait avec Rayman Jungle Run. L’objectif n’est pas de se cannibaliser, mais plutôt d’utiliser cette opportunité de rejoindre des millions d’utilisateurs d’appareils mobiles afin de leur faire connaître des produits disponibles sur les consoles de Nintendo à travers de petits jeux ou applications amusants.

- Le manque d’attraits pour les développeurs tiers. Nintendo tente de faire beaucoup de place aux développeurs, mais le problème est qu’ils débarquent aussi rapidement qu’ils sont venus. Peut-on blâmer le manque de puissance des consoles de salon de la firme? Pas totalement. On peut aussi pointer le fait qu’une grande proportion de joueurs achètent les consoles de Nintendo pour jouer aux jeux de Nintendo et peut-être jeter un œil sur un jeu d’une autre compagnie de temps en temps. Il n’y a pas de quoi encourager les compagnies tierces à amener leurs jeux lorsqu’on sait que les titres se vendant sur les consoles de Nintendo sont ceux de Nintendo. Et sans un important portfolio, on n’attire pas non plus les joueurs. Bref, c’est un cercle vicieux qu’il faut parvenir à briser.

Bref, Nintendo ne va pas très bien, mais elle a les clés pour se sortir du gouffre et ne pas connaître le destin de certaines autres compagnies, dont Sega. Ce n’est pas d’un manque d’innovation dont souffre Nintendo, mais d’un manque de vision. Et si elle a tenté de se rapprocher des joueurs, cela ne veut pas forcément dire qu'elle est à l'écoute de leurs besoins. Si l’innovation l’a sauvée avec la Wii, la réalité la rattrape de plein fouet avec la Wii U. Un changement de garde s’imposerait-il pour corriger la situation? La question peut, à tout le moins, se poser.

Source(s) image(s):
Infendo

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