BORNES ÉLECTRIQUES

Même si on parle plus souvent de la Seconde Guerre mondiale, la Première Guerre mondiale demeure, avec ses millions de morts tant du côté des militaires que des civils, l’un des conflits les plus meurtriers de l’histoire de l’humanité. En 2008, l’auteur français Jacques Tardi a voulu rendre hommage à ces victimes en lançant, avec l’historien Jean-Pierre Verney, la série en deux volumes « Putain de guerre! » chez Casterman. Si vous n’avez pas eu la chance de mettre la main sur ces ouvrages, sachez que l’éditeur belge vient de sortir une magnifique intégrale de 144 pages qui s’inscrit déjà comme un incontournable dans le monde de la bande dessinée.

Un soldat comme les autres

Dans Putain de guerre!, le lecteur est invité à suivre un soldat français ordinaire, voire presque anonyme, qui tente de survivre à ce terrible conflit. Il est tout sauf un héros. L’album débute donc en 1914 et se termine en 1919, soit un an après la fin de la Première Guerre mondiale

Un peu à la manière d’un journal intime (même si on ne retrouve aucune date dans les cases), le « héros » agit comme un narrateur en nous livrant ses impressions sur le conflit et en nous racontant ce qui se passe. Même si l’action tourne autour de lui, il est souvent passif. On ne pourrait en faire autrement sachant que l’album ne comporte aucune bulle ni dialogue entre les personnages.

La guerre, c’est sale

Putain de guerre! arrive à traiter avec une vision très personnelle et centrée sur l’être humain les différents aspects de ce conflit. On aborde ainsi le creusage de tranchées en 1914, les suicides des soldats dépressifs, la venue des « indigènes » ou encore les « trucs » des soldats pour quitter le front (comme boire de l’huile de sardine bouillante) en 1915 ou encore l’industrialisation de l’Europe et la modernisation des armes en 1916. 

On sent que derrière cette oeuvre il y a eu une réelle recherche historique tant au niveau du scénario que des dessins. À ce propos, Tardi s’est tout simplement surpassé. Il est arrivé à restituer brillamment les vêtements, les lieux et les engins utilisés durant ce conflit, tout en saupoudrant l’ensemble de son style unique. On a souvent l'impression de regarder des documents historiques qui auraient été transformés en bande dessinée. C'est superbe.

Si les premières pages (chaque page contient trois bandes) sont en couleurs éclatantes (tout comme les uniformes français), les dernières pages sont monochromes, voire tout simplement lugubres (tout comme les uniformes français, encore une fois). Il a ainsi voulu nous montrer l’épuisement des soldats qui ont perdu la foi en leurs supérieurs et qui sont rendus sur le pilote automatique, attendant la résolution du conflit qui ne semble jamais arriver. 

Après tout, c’est le soldat qui est le plus important dans Putain de guerre! Par les yeux de ce soldat ordinaire et narrateur, on va se rendre compte que les militaires sont d’abord et avant tout des gens comme tout le monde. Ils ont des peurs et des questions. 

La guerre n’a pas été pour eux une partie de plaisir, comme certaines oeuvres pourraient nous laisser le croire. Pour eux, c’était tout simplement l’enfer sur terre. La guerre, c’est sale, salissant, malpropre et ça fait mal. Il y a eu beaucoup de souffrance. Tardi ne fait pas dans la dentelle et arrive à nous montrer toutes ces horreurs, sans pour autant tomber dans la violence gratuite. 

Un regard historique et novateur

En plus de nous faire découvrir le côté sombre de la Première Guerre mondiale, Putain de guerre!, par l’entremise des réflexions de son personnage principal, nous fait voir ce conflit avec un regard nouveau. On découvre souvent l’absurdité de situations dont les principaux responsables - les généraux - sont à mille lieues de là. À plus d’une reprise, notre soldat n’est pas tendre avec eux et souhaite même leur mort. Ce n'est pas peu dire.

Pour ma part, j’ai particulièrement été interpelé par l’exécution de ce pauvre soldat par ses pairs pour avoir soi-disant déserté. Écoeuré, le narrateur nous raconte la scène en ajoutant, chaque fois, « c’était dans le règlement », en parlant, par exemple, des militaires qui attachaient le prisonnier à un poteau ou lui bandaient les yeux avant l’exécution. 

D’ailleurs, si vous êtes un amateur d’histoire, vous serez content d’apprendre que l’ouvrage contient, à la fin, 37 pages regorgeant de photos d’archives et traitant plus abondamment du conflit. Vous aurez aussi droit à deux pages de vocabulaire des tranchées. On y apprend, par exemple, que « dragée » veut dire une balle ou un obus, alors que « vide boche » veut dire la baïonnette. C’est une sacrée valeur ajoutée. 

Verdict 

Au final, Putain de guerre! est un album imposant qui plaira aux amateurs de guerres et d’histoire. Ils pourront découvrir nombre d’horreurs vécues par les soldats français qui ont dû combattre durant la Première Guerre mondiale et auront souvent l'impression d'être avec eux sur le front. Une oeuvre dure, mais nécessaire, qui nous rappelle que la guerre est toujours affreuse. 

 

Cote : 5 étoiles sur 5

 

 

Source(s) image(s):
Casterman

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