En 2009, ce n'est pas que le Québec qui fut secoué par « l'affaire Shafia », mais bien le Canada au grand complet. Alors qu'on connaissait leur existence, on préférait se dire que les crimes d'honneur n'existaient pas dans notre pays, qu'ils étaient l'apanage des contrées du Moyen Orient. Or, le quadruple meurtre commis par Mohammad Shafia et son fils a ébranlé nos croyances ainsi que plusieurs de nos organisations.

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D'où viennent les Shafia ?

La famille Shafia est originaire d'Afghanistan. Le patriarche de la famille, Mohammad Shafia, épouse Rona Mohammed à la fin des années '70. Or, cette dernière est stérile et ne peut donc lui donner d'enfants. La polygamie étant autorisée dans ce pays, Mohammad prend pour seconde épouse Tooba Yahya. Ensemble, ils auront pas moins de sept enfants pour lesquels Rona agira à titre de seconde mère. En effet, plusieurs informations laissent entendre que la première épouse de Mohammad éleva les enfants comme s'ils étaient les siens.

En 1992, la famille déménage au Pakistan avant de s'établir en Australie puis aux Émirats arabes unis. Mohamad Shafia fait alors fortune dans le domaine de l'immobilier, assurant le futur de ses proches.

En 2007, les Shafia quittent le Moyen Orient afin de s'établir au Canada, plus précisément à Montréal dans l'arrondissement de St-Léonard. On ignore ce qui les a poussés à venir s'établir en sol canadien, mais une rumeur veut que l'un des fils de Mohammad se soit fait coincer avec de la pornographie à l'école. Cette découverte aurait jeté une grande honte sur la famille, qui aurait alors précipité son départ pour l'Amérique du Nord. Néanmoins, cette information n'a jamais été confirmée.

 

Un climat familial sous haute tension

L'arrivée au pays des Shafia ne s'est pas fait sans heurts. En outre, la polygamie étant interdite ici, on présenta Rona comme une tante et non comme la première épouse de Mohammad. De plus, Rona tenta d'obtenir le divorce de son mari puisque ce dernier se montrait violent et contrôlant. En outre, il détenait tous ses documents, la forçant ainsi à croire qu'elle ne pouvait s'enfuir dans un autre pays.

La famille de Rona affirmera que peu avant sa mort, elle craignait pour sa survie et que Tooba méprisait la première femme de son époux. Plus souvent qu'à son tour, Tooba criait à Rona: « Tu es une esclave, tu n'es qu'une servante ! » Tooba et Mohammad manipulaient aussi Rona en lui disant que son renouvellement de passeport passait par eux et que, si elle n'obéissait pas, elle pourrait très bien être extradée.

La colère des Shafia n'était pas uniquement dirigée vers Rona. En effet, certaines des filles outrepassaient le cadre rigide imposé par le père de la famille, ce qui créait d'énormes frictions. Selon des témoins, la fille aînée de la famille, Zainab, entretenait une relation amoureuse avec un jeune Pakistanais, ce qui provoquait des crises de rage chez son père. Ce dernier aurait menacé de la tuer à de nombreuses reprises pour cette raison.

Par ailleurs, la fille cadette, prénommée Sahar, avait une relation amoureuse avec un jeune chrétien. Celui-ci, qui a témoigné au procès du père et de son fils, aurait remarqué des ecchymoses sur le corps de son amie de coeur. Sahar aurait aussi alerté les autorités de son école à l'effet qu'elle craignait sa famille. Un signalement à la DPJ a été fait, mais cela n'a pas protégé les jeunes filles du courroux de leur père.

 

Le voyage fatal en Ontario

En juin 2009, Mohammad Shafia annonce à sa famille qu'il prépare un grand voyage à Niagara Falls. Pour cela, il se procure une nouvelle Nissan Sentra en affirmant que le périple aura lieu dans deux voitures. Les filles ne suspectent rien et envoient régulièrement des textos ainsi que des photos à leurs amies. Tout se déroule dans l'allégresse jusqu'au retour alors que Mohammad fait un arrêt à Kingston pour une nuit.

Soudainement, Sahar et Zainab ne communiquent plus avec leurs amies. Pire, le 30 juin, on retrouve une Nissan Sentra noire avec le feu arrière gauche cassé dans les écluses du canal Rideau alors que Mohammad rapporte aux policiers de Kingston que quatre membres de sa famille (trois de ses filles et une cousine) sont disparus. La police extirpe l'auto de l'eau et retrouve les cadavres de Zainab, Sahar et Geeti Shafia ainsi que Rona Mohammed à l'intérieur du véhicule.

La police croit à un tragique accident et pense à classer l'affaire lorsqu'elle apprend que la seconde voiture de la famille, une Lexus, a aussi été signalée pour un accident. Soupçonnant quelque chose, un enquêteur finit par convaincre les Shafia de le laisser examiner cette seconde voiture. Or, contre toute attente, le détective conclut sans aucun doute que la Lexus a servi à pousser la Nissan Sentra dans les eaux du canal Rideau.

Le 22 juillet, dans une affaire ultra médiatisée, Mohammad Shafia, son fils Hamed et sa femme Tooba sont arrêtés et accusés de meurtres prémédités.

 

La preuve de la Couronne

Le procès des Shafia s'ouvre le 20 octobre 2011 à la Cour supérieure de l'Ontario. La Couronne maintient ses accusations et affirme qu'on a délibérément tué les victimes. Des policiers viennent témoigner pour appuyer ces accusations en précisant que les victimes étaient inconscientes ou mortes avant que l'auto ne soit plongée dans l'eau. On avancera d'ailleurs que les filles ont été noyées dans une toilette publique par Mohammad et Hamed, et ce, devant leur mère.

Au niveau de l'exécution de la prétendue noyade, les Shafia auraient poussé la Nissan Sentra avec la Lexus lorsque le premier véhicule se serait coincé par inadvertance. On démontre les points d'impact des véhicules de même que les morceaux du phare brisé de la Lexus trouvés non loin du lieu de l'accident. De plus, on affiche une recherche effectuée par Hamed peu avant la découverte des corps dans laquelle il avait inscrit les mots « Where to commit a murder » sur Google.

Pour le mobile, la procureure de la Couronne explique que le motif était l'honneur. Selon elle, les filles de Mohammad Shafia étaient une honte pour leur père en rejetant les valeurs traditionnelles et en ayant des copains ne lui convenant pas. L'avocate a d'ailleurs fait jouer un extrait d'un entretien téléphonique dans lequel on entend Mohammad dire, peu de temps après la découverte des corps: « Dieu maudisse leurs générations, elles étaient des enfants sales et pourries. Au diable, elles et leurs petits amis, j'irai déféquer sur leurs tombes. Même si on me hisse sur la potence, rien n'est plus cher pour moi que mon honneur ».

 

Un tragique accident, selon la Défense

Du côté de la défense, on plaide l'accident. On met la faute sur Zainab, qui était une conductrice inexpérimentée et qui aurait demandé les clés de la Nissan Sentra afin d'amener ses soeurs et sa belle-mère. Hamed, qui n'a pas témoigné lors du procès, aurait affirmé aux policiers qu'il suivait la Nissan avec la Lexus pour « garder un oeil sur elles » et qu'il l'aurait heurtée à un certain moment. Ensuite, il aurait entendu un bruit d'eau, mais n'aurait pas alerté les policiers. Il aurait pris du temps à en parler à son père par la peur de sa réaction.

L'avocat de Shafia tente aussi de démontrer que le temps de toute cette affaire posait problème. Shafia a également témoigné à l'effet qu'il était venu au Canada pour protéger ses filles, qui étaient constamment menacées par les talibans au Moyen Orient. Il a ajouté qu'il a toujours voulu donner des conseils à ses filles sans s'immiscer dans leur vie. Quant à l'extrait audio, il a affirmé s'être emporté en se sentant trahi après avoir découvert des photos de ses filles en tenues légères et avec des garçons après leur mort.

Le 29 janvier 2012, après 15 heures seulement de délibérations, le jury déclare les accusés coupables de meurtres prémédités. Le juge tient alors des mots très durs à l'endroit de Mohammad Shafia: « Il est difficile de concevoir un crime plus ignoble et plus haineux. La raison apparente de ces honteux meurtres commis de sang-froid est que ces quatre victimes totalement innocentes avaient outragé votre concept complètement tordu de l'honneur, lequel n'a absolument pas sa place dans une société civilisée ».

Les Shafia continuent encore aujourd'hui de clamer leur innocence. Or, selon différentes sources, Mohammad serait contrôlant et même menaçant à l'intérieur des murs. Des détenus le craindraient et se sentiraient obligés d'assister aux prières auxquelles il participe par peur de représailles.

 

Mohammad Shafia l'extrémiste

On peut traiter Mohammad Shafia de fou ou de cinglé, mais la réalité nous porte à croire qu'il s'agit davantage d'un extrémiste que d'un malade mental. Dominant ses proches par la peur, Mohammad Shafia voue une obsession sans bornes à son honneur, sentiment pouvant chanceler à la moindre occasion. Voyant ses filles et sa première épouse comme des traîtres puisqu'elles rejetaient ses principes, Mohammad Shafia a délibérément choisi d'éliminer celles qui, selon sa vision teintée de l'honneur, porteraient un préjudice sans précédent à sa famille. Mohammad Shafia n'est donc pas fou, il s'agit simplement d'un individu pour qui ses valeurs priment sur le libre arbitre des autres et qui impose sa façon de fonctionner à autrui, incluant à son fils et sa seconde épouse qui furent entraînés au fond du baril avec lui.

 

Quoi qu'il en soit, la tragique histoire des Shafia aura ouvert les yeux de plusieurs sur la réalité des crimes d'honneur et sur la proximité de ces derniers. Elle aura aussi ébranlée des institutions comme la DPJ, les services de police et le soutien offert aux élèves dans les écoles, en plus d'horrifier un pays d'un océan à l'autre.

 

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Source(s) image(s):
CBC
Montreal Gazette
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