Guy Delisle excelle dans les récits autobiographiques. On n’a qu’à penser aux merveilleux « Shenzhen », « Pyongyang », « Chroniques birmanes » ou encore « Chroniques de Jérusalem », lequel a remporté le Fauve d'or du meilleur album au Festival d'Angoulême. Avec « S’enfuir : Récit d'un otage », son tout dernier roman graphique paru cet automne chez Dargaud, l’auteur québécois s’écarte légèrement de sa « marque de commerce ». Le récit met en vedette une autre personne que lui et raconte des événements plus sombres que dans la majorité de ses autres albums. Malgré cela, « S’enfuir » est probablement son album le plus abouti à ce jour.

Le livre raconte l’histoire vraie de Christophe André. En 1997, ce Français a été enlevé alors qu’il travaillait pour une ONG médicale en Ingouchie, un tout petit pays collé sur la Tchétchénie. À cette époque, les enlèvements d’étrangers étaient nombreux.

Pendant 111 jours, l’homme va raconter son quotidien qui se résumait souvent à manger, dormir, se rappeler la date du jour et se perdre dans ses pensées. Attaché presque 24 h sur 24  à un radiateur, dans une pièce sombre, il était confiné, la plupart du temps, à un petit matelas. Il occupait ses journées comme il le pouvait. L'une de ses activités favorites, pour ne pas perdre la boule, était de se remémorer les batailles et les généraux célèbres de l’époque de Napoléon

Bien que son quotidien n’ait rien de bien palpitant, Delisle trouve le moyen de le rendre aussi intéressant que le meilleur album d’action, et ce, tant du point de vue scénaristique que visuel.

Il faut dire que Christophe André fait preuve d’une extraordinaire résignation. Chaque jour, il a espoir que ce sera le bon : celui de sa libération. Rapidement, comme lui, nous venons à supplier le destin pour qu’il sorte de cet enfer.

Si on avait confié cette histoire à d’autres bédéistes, ils auraient peut-être mis l’accent sur la souffrance et la douleur physique et psychologique. Mais ce n’est pas ce qu’a fait Delisle. Bien sûr, le récit comporte des hauts et des bas, mais l’auteur a plutôt préféré miser sur les forces de son personnage, comme l'optimisme. Celui-ci s’amuse par exemple à donner des surnoms à ses geôliers. Il ose même parfois faire des blagues sur ceux-ci. S’enfuir n’a rien d’un album humoristique, mais l’humour disséminé un peu partout dans les bulles, évite de le rendre inutilement trop lourd.

Et Delisle fait un peu la même chose avec le visuel. Même si l’action se déroule presque toujours au même endroit, il use de différentes techniques, comme l’alternance des plans et des angles de caméra, pour éviter de faire tomber le lecteur dans une lassante redondance.

Bien que le livre fasse plus de 400 pages, chaque case semble nous montrer une nouvelle facette du cachot dans lequel le protagoniste est enfermé. Et ce cachot n’a pourtant rien d’extravagant. Il n’est composé que d’un petit matelas, un radiateur, une fenêtre placardée et une ampoule nue. Le Québécois a ce don particulier pour nous garder en haleine jusqu'à la fin, comme dans un intense thriller

Verdict

S’enfuir est un touchant huis clos, magnifiquement rendu par Delisle. Le livre épate tant par la force de son héros que par son superbe dessin. Le bédéiste québécois y est tout simplement au sommet de son art.

 

S'enfuir : Récit d'un otage

Guy Delisle

431 pages

Dargaud

 

Cote : 5 étoiles sur 5

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Prologue

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